1er novembre – Tous les autres s’appellent Ali

Le court :

Je suis un Caucasien

d’ Olivier Riche

Durée 02’26 . Catégorie : Fiction . Pays: France . Année : 2019

« Vous n’êtes pas du tout le personnage » : une petite histoire de la discrimination à l’embauche.

Un jeune comédien passe son premier casting pour le cinéma…

« Au fil des thématiques proposées par le Nikon Film Festival sur le principe du “Je suis…”, Olivier Riche a mis en scène plusieurs autres opus avant Je suis un Caucasien. Se sont ainsi égrenés, parfois en coréalisation avec David Merlin-Dufey, Je suis fan de mon voisin (2012), Je suis gravé (2014), Je suis orientée (2015) et Je suis l’ombre d’une flamme (2016). Avec toujours une durée semblable, entre cent-quarante et cent-soixante secondes, et toujours avec un regard décalé sur le monde, dont le jeune réalisateur saisit, le temps d’une chronique, la réalité parfois cruelle.
Cette fois, il filme le racisme ordinaire et les clichés enracinés dans les esprits à travers l’aventure d’un jeune acteur noir, sur lequel un déterminisme s’abat comme un couperet. Venu comme convenu passer une audition pour tenir le rôle du personnage central d’une fiction, Brice Roland, âgé de vingt ans, se voit illico refuser l’essai par la directrice de casting, en raison de sa couleur de peau. Celle-ci l’oriente même, avec une fausse générosité, vers le mini-emploi – d’une scène unique – d’un agent de sécurité prénommé Mamadou.
Un propos qui résonne avec la parution aux éditions du Seuil, en mai 2018, de l’essai collectif, en forme de livre-manifeste, de Noire n’est pas mon métier, sous l’impulsion de l’actrice Aïssa Maïga. Seize comédiennes françaises noires ou métisses y témoignaient de leur expérience, marquée par les discriminations et les stéréotypes malheureusement toujours en vigueur dans le cinéma hexagonal. »

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Le long :

TOUS LES AUTRES S’APPELLENT ALI

Angst essen Seele auf

de Rainer Werner Fassbinder

 

Date de sortie : 5 juin 1974

Durée : 1 h 33

Date de reprise : 18 avril 2018

Réalisateur : Rainer Werner Fassbinder

Avec : Brigitte Mira, El Hedi Ben Salem, Barbara Valentin

Genre : Drame, romance

 

L’histoire pourrait se résumer en quelques phrases : dans un café fréquenté par des travailleurs étrangers, Emmi fait la connaissance d’Ali. Banal. Sauf que Emmi a une soixantaine d’années et qu’Ali en a une bonne vingtaine de moins. Sauf que Emmi est allemande et Ali marocain. Et voilà le petit monde propret d’Emmi – ses enfants, ses collègues, ses voisins d’immeuble – scandalisé. Bonheur tabou qui se fracassera dans les interdits de la société conformiste. Mais pas que, parce que signé Rainer Werner Fassbinder.

« Tous les autres s’appellent Ali » (mais qui a eu l’idée d’affubler le film d’un titre français aussi débile ?) s’inscrit incontestablement au palmarès des contournables du cinéma. Rendons-lui d’abord son nom : « Angst fressen Seele auf », mots prononcés par le protagoniste dans un allemand trébuchant. Autrement dit : « Peur dévore l’âme ».

Dévorer. Fassbinder a dévoré la vie, ou c’est la vie qui l’a dévoré.  En mode accéléré.  Né en 1945. Mort en 1982. En 16 ans de période créatrice un CV à donner le vertige : quatre pièces radiophoniques, 14 pièces de théâtre, six adaptations, 44 films pour le cinéma et la télévision, les paroles de douze chansons et une cinquantaine de scénarios. Seize ans menés à toute vitesse, à portraiturer et à polariser la société allemande comme personne avant lui. Seize ans dans la frénésie de faire, de jouer, d’écrire, de tourner, tourner et encore tourner, toujours concentré, à fond dans son sujet. Rebelle, homme qui aimait les hommes, qui aimait les femmes, qui se perdait dans les excès. Terrassé en plein montage de « Querelle (sorti posthume)  par une overdose – d’aucuns disent qu’il aurait choisi de partir, Fassbinder est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands cinéastes du 20e siècle, inspirant de nombreux réalisateurs, notamment  François Ozon et Fatih Akin.

Dans Tous les Autres s’appellent Ali, Fassbinder nous entraîne dans le milieu de la main-d’œuvre étrangère. Le jeune Rainer avait appris à le connaître alors qu’il avait seize ans. Ses parents divorcés, le garçon était parti vivre chez son père  qui tirait la majeure partie de ses revenus en tant que « marchand de sommeil ». Il achetait des maisons pourries, les faisait grossièrement retaper, les divisait pour les louer à des immigrés qui s’entassaient sur quelques mètres carrés. Rainer était chargé de récolter les loyers.

D’un bout à l’autre de son film, Fassbinder place la figure de l’immigré en relation constante avec ceux qui le discriminent. Il montre ainsi la xénophobie et le racisme qui s’infiltrent dans l’histoire d’amour entre ses personnages: discrimination intériorisée par Ali au point de se faire une raison quant à une intégration presque impossible, racisme « banal », à peine conscient chez Emmi qui blesse sans s’en rendre compte l’homme qu’elle aime.

Une scène en particulier renvoie sur l’enracinement historique du racisme qu’elle laisse deviner : une voisine d’Emmi qui a appelé la police pour se plaindre du bruit que font Ali et ses amis est déçue par la tolérance des deux policiers et regrette que l’ordre ne soit plus aussi fermement maintenu qu’autrefois. Cet « autrefois », c’est bien entendu la période nazie.

C’est l’un des traits de la société allemande que Fassbinder a voulu saisir et dénoncer plus que tout autre cinéaste outre-Rhin, l’absence de rupture nette avec la période la plus noire de son histoire.  Une dénonciation que l’on retrouve aussi dans ‘Les Larmes amères de Petra von Kant’ (1972), ‘L’Année des treize Lunes’ (1978), ’Le Droit du plus Fort’ (1975) ou bien encore ‘Lola, une Femme allemande’ (1981).

Quant à l’amour, Fassbinder en avait une définition très arrêtée :  une perversion qui se sert des sentiments et qui crée des dépendances. « Chaque fois que deux personnes se rencontrent et s’engagent dans une relation, la question qui se pose est : qui domine qui ? Je l’ai fait volontiers, bien sûr : j’éprouvais du plaisir à dominer l’autre. Puis, le temps est venu que je réfléchisse à ce que j’avais fait ; cela m’a rendu triste et j’ai mis fin à cette dépendance. Les gens n’ont pas appris à aimer. » De fait, la vie de Fassbinder a été émaillée de nombreuses relations tumultueuses. Dont celle avec El Hedi ben Salem, l’interprète d’Ali.

Mort trop tôt, selon la formule consacrée. Ses œuvres sont restées extrêmement personnelles et singulières. Dire de Rainer Werner Fassbinder qu’il était l’auteur le plus doué de l’Allemagne d’après-guerre serait un euphémisme. Cinéaste unique à tous égards, il n’était pas qu’un réalisateur allemand : il s’inscrivait dans le cinéma européen, avec un désir secret mais inassouvi de faire ses preuves même à Hollywood. Si les années 1960 furent la décennie de Jean-Luc Godard, les années 1970 furent les années Fassbinder.

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